PRESENTATION

Roger Tessier : De la fission à la fusion des horizons sonores

 

 

   Dans l’adret et l’ubac de la création musicale, il est des compositeurs qui frayent leur chemin plus ou moins sinueux. Avec détachement et détermination, Roger Tessier est de ceux qui, depuis un demi-siècle, bâton de pèlerin au poing, arpente les flancs escarpés de l’art musical, de la communication et de la pédagogie.

 

   Si en premier lieu Roger Tessier s’est forgé tout naturellement un langage personnel convoquant l’apanage instrumental traditionnel, il a ensuite eu l’idée de faire subir à la palette sonore des transformations judicieuses dans l’ordre de la mutabilité intrinsèque de la couleur musicale. Parti des procédés d’osmose et de dilution des constituants de diverses sources timbriques, il a même tenté l’adjonction de l’artifice des sciences et des techniques électroniques pour atteindre les sphères extra-esthétiques de la « parasitose » sonore (si chère à notre cœur).

 

   Digne reflet d’une « abstraction lyrique » libérée, nous pouvons penser que cette attitude moderniste est venue tout droit de l’émancipation des mœurs musicales de l’après Mai 1968. Par la suite, sont venues les grandes fresques et les vastes études d’architecture, d’espace et de topologie sonores, rituellement menées avec maestria. Car devenu maître en jeux de perspectives, les derniers opus de Roger Tessier synthétisent divers centres d’énergie et de coagulation, autant de ventres et de nœuds agogiques figurant la mise en densité sensible des masses orchestrales ou de la frêle intimité des pièces de musique de chambre.

 

    Car ce qui compte pour Roger Tessier, c’est l’opus – au sens latin du terme -, c’est-à-dire « l’œuvre à faire », à galvaniser, à ériger, à accoucher… avec des outils adéquats et un matériau

sans cesse inventé, renouvelé, adapté, travesti, récupéré. L’esthétique de Roger Tessier, cet humaniste discret, sincère et passionné, toujours prêt à communiquer, communier, aimer, aider, a ainsi été circonscrite avec large parcimonie et grande lucidité.

 

En 1992, nous avions dressé les grandes lignes de l’Arbre de la sagesse musicale de Roger Tessier que nous compléterions volontiers aujourd’hui comme suit :

 

1951-1958 : adolescence créatrice, découverte des muses, apprivoisement de l’inspiration

1959-1962 : actes officiels de composition, essence sérielle de la musique, loi du temps

1963-1971 : influence d’Olivier Messiaen, intérêt pour la pédagogie

1972-1974 : cofondateur du collectif de l’Itinéraire au sein duquel il travaille à la mutation des timbres acoustiques

1975-1979 : découverte à l’Itinéraire de la potentialité du son électrique, témoin du passage de l’électronique à l’informatique musicale

1980-1983 : synthèses et influences mutuelles des phases de recherches pour l’instrumentarium

traditionnel et pour la lutherie électronique

1984-1992 : polarisation sur la théâtralité et la mise en scène du donné instrumental (opéra virtuel), goût prononcé pour l’orchestre et la grande forme

1993-2005 : rapports internes aux arts visuels et à l’expression littéraire

 

    Apparition de deux strates différenciées mais complémentaires. D’une part, la relation du timbre avec l’aura picturale (ou picturalité), établissement des liens organiques avec la texture et l’aura sonore/picturale (analogie avec la lumière, l’ombre, le miroir). D’autre part, le son comme facteur essentiel d’une symbolisation « expressionniste », opérant de près ou de loin dans l’ordre d’une communion texte/musique.

 

   Tous ces jalons chronologiques montrent un réel tempérament en quête de sens et de vie, cristallisant in fine un travail artisanal remarquable qui passe paradoxalement de la fission à la fusion des horizons sonores. Aventurier moderne, Roger Tessier foule autant les limons fertiles que les terres arides ; seul, son savoir faire transforme la banale poussière en poudre d’or.

 

   Julien Green disait que « le plus grand explorateur sur cette terre ne fait pas d’aussi longs voyages que celui qui descend au fond de son cœur ».

 

 

 

Pierre Albert Castanet

Compositeur - Musicologue

    Université de Rouen

                Février 2006